samedi 13 décembre 2008
Les marques corporelles
"La peau et la trace" de David Le Breton.
Dans nos pratiques corporelles actuelles, l’eidos est entamé. La plasticité du corps étant devenue un lieu commun, on change la forme, le morphe, sans qu’il ne s’agisse seulement d’une métamorphose de l’apparence, problématique occidentale liée au progrès. L’individu est celui qui ne peut être divisé, le corps libéré est un critère de distinction nous poussant à penser que l’identité sociale prime, n’étant plus seulement l’assignation à une identité intangible. Le corps se fait décor. Un rapport particulier est instauré à la technique, dans une posture qui n’est pas nature. Dans La peau et la trace, David Le Breton porte un regard sur les significations et valeurs que revêtent les marques corporelles pour les jeunes générations ainsi que sur le cheminement inédit des marques corporelles. L’auteur appliquant une démarche méthodologique herméneutique, tente de comprendre les pratiques des usagers, grâce à plus de quatre cents entretiens avec les personnes concernées. Dans un premier temps, nous nous interrogerons sur la sémantique de la peau, résultante d’un bricolage identitaire. Puis, nous essayerons de comprendre comment la trace corporelle prend entièrement place dans la modernité.
Aussi incongru que cela puisse paraître, la peau a une dimension
sémantique. L’homme la marque, joue, pose sa trace, dans une forme de
bricolage identitaire. La nature nous a donné un soi corporel qui nous
définit physiquement. Modifier le soi, c’est opérer une rupture du
déterminisme social, c’est une opposition à sa culture d’appartenance.
Le corps est selon l’auteur une « matière première à modeler selon
l’ambiance du moment ». Réhabilitant l’idée de dissociation entre corps
et esprit, l’Homme contemporain voit son corps comme le lieu de « mise
en scène de soi ». On transforme, on manipule ce corps dont nous sommes
locataires, héritiers, pour nous l’approprier voire nous le
réapproprier. On bricole, au sens où l’entend Michel de Certeau cette
proposition plastique qui nous est offerte, tentant de tendre vers une
forme de design corporel, du body building au body art. Se contenter du
corps que l’on a devient obsolète quand on peut en faire un matériau
qui donne sens. Il est comme insuffisant, inachevé ; il est également à
portée de main, prêt à recevoir les marques culturelles. La trace sur
la peau est de plus en plus courante : tatouage, piercing, stretching
(élargissement du trou du piercing), scarifications, cutting
(cicatrices ouvragées grâce à un scalpel), branding (cicatrice en
relief), burning (brûlure délibérée réhaussée de pigments), peeling
(retrait de la surface de la peau), implants et caetera. On joue avec
sa peau comme on joue avec la mort, la marque faisant parfois partie
d’une difficile construction de soi. Cela n’empêche pas pour beaucoup
d’autres personnes d’avoir une vision ludique et décorative de ces
traces.
Que faut-voir dans ce désir de marquer la peau ? Certainement pas les
anciennes valeurs négatives que l’on attribuait précédemment aux
modifications corporelles. Le tatouage n’est plus réservé aux
prisonniers, aux marins ou encore aux prostituées. La modification
n’est ni un désir d’affirmer sa singularité, ni un effet de mode : elle
change l’ambiance sociale et devient un moyen de séduction, comme tout
autre pratique culturelle. L’écart des générations est tel que certains
parents ne comprennent pas que la modification corporelle peut être
plus une manière de s’intégrer, de s’embellir, plutôt que de le
stigmatiser. Marquer le corps peut être une forme d’enveloppement au
sens où l’emploi Kaufmann. La peau est notre frontière au monde, la
marque en est prothèse, surface protectrice, démonstration d’un style
en présence. L’individu est scripteur de ses limites.
Cette modification de la peau a une signification qui peut aller du
rite de passage à la démarche artistique. Il s’agit de remplacer des
limites de sens qui se dérobent par une limite sur soi, une butée
identitaire qui permet de se reconnaître et de se revendiquer comme
soi. Le signe tégumentaire est, chez l’adolescent en mal de
reconnaissance, entre enfance et âge adulte, à travers le marquage du
corps, un moyen de s’affirmer, de couper le cordon ombilical, de
marquer un moment important de la vie sur le corps. Notre peau porte
notre histoire, ce que nous voulons renvoyer comme image. Le tatouage à
l’aine, qui a un côté érotique du fait de son emplacement, reste
énigmatique est n’est dévoilé qu’à certains. Parfois, le jeune entre
dans cette démarche de manière transgressive, c’est à dire qu’il va
s’opposer volontairement aux codes parentaux dans le but de susciter
chez eux une réaction. La marque symbolique est apaisante, elle
ritualise le changement. De part la mondialisation, l’arrivée à une
forme de village globale, l’identité est difficilement rattachable à
une culture ou à un langage cohérent. Elle est patchwork, glanage,
collage. Mais le t-shirt du Che, le piercing à l’arcade ou le tatouage
tribal ne sont finalement qu’un uniforme pour le jeune qui avaient
comme idée première de se démarquer. Problématique anomique, le corps
est symbolisé et parfois même, nié. Ou bien l’usager incorpore ce qui
pourrait devenir une norme sociale, l’appropriation du corps, de
manière culturelle, par mimétisme de l’image. Ce que Freud appelle
l’idéal du moi devient le moi idéal. Il n’y a pas de norme naturelle
mais des normes sociales.
Certains artistes subliment ce mal identitaire. via le body art, le
design corporel, la performance. Bob Flanagan, performer, transforme la
douleur de sa maladie en plaisir grâce au BDSM. Orlan se fait poser des
implants sur la tête. Gina Pane, figure majeure de l’art corporel,
s’incise le corps dans le cadre de ses performances. Le corps devient
matériau à remanier, à recréer. Il est isolé, mis à l’écart du sujet,
de la théorisation. Les avancées scientifiques pourraient nous mener
vers des modifications de l’essence, concernant la génétique voire même
la naissance via le clonage ou encore l’utérus artificiel. Le corps de
l’artiste est le lieu des signes, tout comme celui de la personne
lambda qui veut affirmer son existence aux yeux des autres mais optera
peut être pour des moyens moins radicaux via des signes réversibles ou
non. L’art contemporain s’est accaparé le corps comme emblème du self
par excellence. L’artiste réinterroge ce corps où l’interiorité est
un effort constant d’extériorité. La question que pose l’artiste
au-delà du corps est celle du sujet dans notre monde contemporain.
La trace corporelle prend entièrement place dans la modernité,
s’inscrivant dans une forme d’individualisme. La marque contemporaine a
une visée d’individualisme et d’esthétisation, à l’inverse de la marque
des sociétés traditionnelles, qui s’inscrivait dans une filiation. Les
motifs choisis n’ont pas toujours un sens universel et ils renvoient
parfois à des références personnelles. La culture ambiante fonctionnant
comme un vaste supermarché, la création individuelle s’amplifie, en
riposte, aussi étonnant que cela puisse paraître. Via cette situation
de design corporel, la modification matérielle du corps produit une
nouvelle identité, notamment par le moyen de la sensation. Dans la
société contemporaine, puisqu’il n’y a plus de rite de passage, on met
à l’épreuve le corps. A l’inverse de l’ascèse, on veut éprouver une
sensation pour avoir le sentiment d’exister dans un monde anesthésié.
L’investissement voire le sur-investissement du corps est corolaire à
la désagrégation du lien social. Le corps devient fin en soi, monde en
miniature, modifiable à souhait.
Le corps est il décevant ? Comment marquer qui je suis, entre
l’ipséité, la mêmeté et l’altérité, concepts développés par Ricoeur ? A
partir de quand la barque de Thésée n’est elle plus la barque de Thésée
? Pour l’hypermatérialisté, je suis la matière qui me compose,
l’identité personnelle est égale à l’identité numérique. Mais lorsqu’il
y a modification, même si l’identité numérique est modifiée, l’identité
personnelle est conservée. Le corps devient dans cette quête de soi un
matériau sursignifiant. La modification de soi est en lien avec
l’individualisme. Au nom de sa pertinence sociale, nous sommes tentés
de nous former une identité, dans une spirale de narcissisation
indéfinie du corps. L’identité fabriquée bien qu’individuelle a aussi
une portée visant l’inclusion, la communication. La marque, même si
elle est marque d’individualisme, nous relie aux autres, à une
communauté flottante de personnes arborant les mêmes modifications.
L’auteur note néanmoins l’importance qui est souvent trop accordée au
mythe des « tribus ». Modifier son corps est aussi une façon de se
démarquer. Si le piercing au labret devient une mode, peut être
perdra-t-il son sens pour les précurseurs qui cherchaient la
distinction. Dans le monde contemporain, le corps est signe de
séparation, à l’inverse d’autres sociétés traditionnelles, où il relie
l’Homme à ce qui l’entoure. Comme l’écrit Le Breton, « Le corps de la
modernité est donc sous l’égide de la séparation ».
Mais ce texte a également ses limites. Par la marque, on voudrait
être remarqué. Mais est-ce toujours vrai ? Certaines personnes ne se
reconnaissent pas après un régime ou une opération de chirurgie
esthétique et développent des problèmes psychologiques. Si l’image
corporelle n’est pas en adéquation avec le schéma corporel, la
modification est un échec. Beaucoup de gens refusent également des
schémas corporels tels que la vieillesse. Modifier son corps, en
prendre possession, peut être un acte de narcissisme, ou un manque de
confiance en son image. On pense que tout passe par le corps conte tenu
de l’importance accordée à l’image dans notre société. Changer l’image
corporelle change-t-il la vie ? La métamorphose a également des limites
dont David Le Breton ne tient pas assez compte, même s’il évoque
succinctement le fait que la souveraineté personnelle soit limitée. La
loi, la bioéthique cadrent nos actions : on ne peut pas faire ce que
l’on veut avec les embryons congelés. La morale freine aussi certaines
actions même si certains ont des pratiques morales au-delà du
juridique, d’où le développement des communautarismes. La religion
codifie également l’usage du corps : le tatouage profane est interdit
par le christianisme.
Le Breton évoque les traces réversibles et de celles qui marquent le
corps sans rémission. Mais du corps naturel au culturel, il y a des
paliers sur lesquels aurait pu s’attarder l’auteur. La modification de
l’usage est l’appropriation d’un nouvel habitus potentiel. La
modification du soi concerne la rupture, l’innovation. Enfin, la
mutation, irréversible, consiste à créer une identité, à s’interroger
sur la problématique du genre. Certaines modifications sont provisoires
: l’épilation, la teinture, la flagellation,… Mais d’autres sont
définitives : la vasectomie, la trépanation, l’avulsion des dents,… Ces
marques du corps sont aussi probablement une recherche de spiritualité,
Le corps n’est plus symbolique mais individuel. Il n’est plus cadré par
la religion. La trace, souffrance, douleur, est effort transcendé,
quasi sublimation au sens freudien du terme. Mais jusqu’à quel point
peut-on transformer son corps ? Le post-humanisme s’oppose à la
bioéthique. Faut il se libérer du déterminisme naturel comme le dit
Kant, est-ce la fin de l’Homme pour le post-humain ? Ou bien la dignité
de la nature est une valeur, faut-il refuser l’instrumentalisation de
l’Homme, instaurer des normes particulières ? L’identité n’est plus
substantielle, elle ne forme plus un tout.
Les modifications, forme radicale de communication, affirment une singularité individuelle dans l’anonymat démocratique. On ne veut pas passer inaperçu mais on garde ses distances, déodorant en poche, et piercing à la narine. L’homme métamorphosé n’est pas meilleur que l’homme naturel, qui n’est d’ailleurs qu’un mythe. Le naturel n’est pas synonyme de bon. Mais n’y a-t-il pas d’autres moyens d’exister que l’utilisation pathologique du corps ? Comme une preuve d’engagement, changer son corps, être changeable, mobile, sans réfléchir aux conséquences, c’est aussi dire de manière voilée que l’on est prêt pour le libéralisme.
samedi 17 mai 2008
Eduquer ses enfants
Quand nos enfants déraillent, il faut se poser les vraies questions. Les conditions sociales n'expliquent pas tout. Et l'amour ne suffit pas !
Et si la cause du mal résidait dans un déficit de réflexion sur ce que doit être l'éducation de nos enfants ?
La vie en société exige en effet de chacun qu'il se plie à un certain nombre de règles et qu'il les fasse siennes. C'est le principe de toute éducation. On s'en est singulièrement écarté.
Mais avant toute chose, il faut savoir ce qu'est un enfant, ce qu'il lui faut vraiment pour devenir adulte, comment se comporter avec lui en tant que parent. Et surtout comment, dès les premières années qui sont décisives, exercer au mieux le difficile métier de parent.
Le regard lucide d'un pédiatre sur ce qui fait aujourd'hui défaut dans notre façon d'élever nos enfants.
Une réflexion qui aidera chacun à s'interroger sur le sens de sa mission et sur les vrais besoins de l'enfant.
Aldo Naouri, Eduquer ses enfants L’urgence aujourd’hui
Editions Odile Jacob, 2008
Alice Granger
Bravo à Aldo Naouri ! Ses positions, qui se sont forgées tout au long de plus de quarante années de pratique en tant que médecin pédiatre, sont exposées et assumées sans jamais aucun doute, ni complaisance, ni concessions, et sans jamais se tenir sur le terrain de la séduction. Il n’a pas besoin de se faire aimer, et l’amour, justement, n’est affaire ni de séduction, ni de narcissisme, ni de cannibalisme familial, et si Aldo Naouri pourrait absolument faire partie des « Fidèles d’amour » dantesques, c’est en tant que militant actif sûr de sa mission sur terre en vue d’assurer le renouvellement de l’espèce humaine par des membres capables de réussir l’épreuve de reconnaissance et d’intégration en tant qu’autre.
L’éducation d’un enfant, totalement sous l’emprise de ses pulsions, est une nécessité absolue à réussir pour l’essentiel dans ses trois premières années, pour que dans son avenir, qui commence dès son plus jeune âge, il devienne un membre de la communauté humaine ayant parfaitement intégré les règles de toute vie en société, et d’abord la reconnaissance de l’existence de l’autre et son respect, l’enfant se reconnaissant lui-même comme autre. Ce qui implique l’expérience précoce de la frustration, l’admission de limites, le deuil de sa toute-puissance infantile et d’un monde dont il avait cru être le centre. On entend bien en lisant ce livre formidable, comme les précédents, que pour Aldo Naouri, c’est comme cela et pas autrement. Pour l’avenir de l’enfant, il n’y a pas d’autre possibilité, il n’y a pas à discuter, le biberon, la sucette, le doudou peuvent-ils être admis après l’âge de deux ans ? Réponse : non ! Aucune concession. Aucun argument, de la part de la mère, et même du père, on ne peut espérer obtenir un supplément ! C’est comme cela ! La certitude s’entend ! Un seul objectif : la réussite de la vie de cet enfant au sein de la société en train de l’admettre comme nouveau membre. C’est cette force invincible à l’œuvre dans ce livre qui est géniale !
Livre qui tire une sonnette d’alarme : éduquer ses enfants est devenu une urgence aujourd’hui. Une urgence ! Parce que la position centrale de l’enfant dans les familles, tout tournant autour de lui, mine gravement la mission éducative et donc l’avenir de cet enfant dans la société et ses règles, compromettant l’apprentissage des limites qui doit s’acquérir avec l’expérience de la frustration, éternisant les fantasmes de toute-puissance aussi bien du côté de la mère que du côté de l’enfant, exacerbant le narcissisme au détriment de la reconnaissance de l’existence de l’autre et de soi-même comme autre. De plus en plus, s’étend l’épidémie d’enfants n’ayant pas renoncé à la toute-puissance infantile (et des mères n’ayant pas fait le deuil de leur propre toute-puissance et se croyant capable de tisser un utérus virtuel autour de leur enfant pour toute la vie, avec un père dont la complicité va jusque se faire mère-bis), qui deviennent de vrais enfants tyrans domestiques, et d’autres hyperactifs exténuant toute la famille, et d’autres vivant en famille comme près d’une station-service capable de tout fournir de ce qu’il faut chaque jour, de la nourriture, aux jeux (d’éveil bien sûr), et à la bonne scolarité et tout et tout.
« Là où ça était, je dois advenir », disait Freud. En proie à la violence des pulsions qui l’habitent et sollicité par d’infinis stimuli nouveaux qu’il doit mémoriser par des circuits et synapses se créant à vitesse inouïe dans son cerveau (le ça de ces pulsions sans garde-fou), l’enfant doit apprendre de son entourage immédiat, et en premier lieu de sa mère, l’existence de limites. Il n’a pas le choix : « Dans la vie on ne peut pas tout avoir ! », telle est la formulation d’Aldo Naouri. Or, dans nos sociétés marchandes et techniciennes, le mot d’ordre est le contraire : rien ne doit manquer ! Les mères, que tant de mots d’ordre ambiants et autres manuels et théories cherchent à formater en misant sur la culpabilité, sont persuadées qu’elles ne sont de bonnes mères qu’en ne faisant manquer de rien à leur enfant, les pères devant en parfaire l’assurance ! Le gain narcissique, pour elles, est alors énorme, évidemment ! Ainsi que le sentiment de toute-puissance ! Et la certitude de réparer à travers leur enfant auquel elles ne font manquer de rien ce dont elles-mêmes ont manqué avec leurs mères pas aussi bonnes… Aldo Naouri est en désaccord absolu, pour ne pas dire en guerre, avec ce mot d’ordre, qu’il dit avec raison être d’essence incestueuse, du « rien ne doit manquer à l’enfant ». Au contraire, l’éducation d’un enfant est l’inscription de la frustration, on ne le répétera jamais assez, et le rôle du père, aujourd’hui si absent, est à ce niveau-là ! Qui est une façon de certifier la coupure du cordon ombilical ! De la séparation d’avec la mère, et que dehors, devenu membre de la communauté humaine composée d’autres parmi lesquels l’enfant devra dès son premier jour se faire admettre et reconnaître comme autre, dehors où il voit et respire, c’est radialement différent du corps de la mère, ça ne répond plus au doigt et à l’œil à la violence des pulsions qui habitent le corps, il faut apprendre à différer, il faut peu à peu prendre conscience du temps, de la séparation, des limites, et qu’il y a des autres donc du malentendu, des surprises géniales, de la stratégie et de la diplomatie à mettre en acte. Dès le premier jour de la vie dehors, aérienne, visible, lorsque l’enfant est donné à la lumière (le « dare alla luce » de l’italien), ce n’est plus le corps de la mère, ce n’est plus le régime station-service, c’est autre chose. Même la mère, c’est autre chose, j’ajouterais… Avec toute sa sollicitude, attentive à la situation de prématuré de son nourrisson, même reconnaissable entre tous par son odeur, par l’alphabet sensoriel que le fœtus s’est constitué pendant sa vie intra-utérine à partir du corps de sa mère, elle fait partie du dehors, elle n’enveloppe plus l’enfant, elle diffère, même de quelques instants, la satisfaction pour son bébé habité de toute sa violence pulsionnelle, une béance s’ouvre, elle est essentielle, structurelle, constructive, elle doit même s’élargir avec le temps pour justement que le temps lui-même s’impose à l’enfant entre sa mère et lui. Pas question, comme le dit Aldo Naouri, que, dans un allaitement à la demande, la mère se fasse station-service éternellement disponible pour son nourrisson !
Bien sûr, et surtout maintenant qu’avec toutes les techniques et tous les moyens de contraception les couples ont des enfants quand ils le désirent (alors qu’avant l’enfant n’était qu’un sous-produit de la sexualité), l’enfant est désiré et conçu comme réparateur de ce qui a cloché dans l’enfance de chacun des parents : cette fois, ils feront tout bien ! Et l’enfant servira de révélateur de l’absence de deuil de la toute-puissance infantile chez leur mère, leur père. Et sera aussi traversé par le malentendu des sexes entre sa mère et son père. L’enfant sera même séparateur, lorsque la mère, comblée au-delà de tout par son enfant en elle en puissance par-delà la séparation de la naissance, dans une féroce dénégation et un immense érotisme, n’aura plus besoin de son mari, de sexualité, le père étant absent de sa parole à l’enfant. L’enfant n’est dans ce cas conçu que dans un but intimement narcissique, et non pas vraiment dans la mission autrement plus large de renouvellement de l’espèce. Pourtant, si je lis bien Aldo Naouri, la conception d’un enfant ne peut en aucun cas être une affaire narcissique, mais au contraire participer de la joie du renouvellement de la communauté humaine, donc une sorte de guerre faite à la pulsion de mort et à l’angoisse qu’elle suscite. Enfant réparateur en ce sens-l, et seulement en ce sens-là.
En suivant ce raisonnement, au fil de la lecture du génial Aldo Naouri qui ne se laisse pas intimider par les critiques violentes qui s’élèveront peut-être, nous comprenons à merveille que si l’enfant nouvellement né est d’emblée vu, accueilli, reconnu, comme autre dans la communauté humaine qui sent en elle une joie infinie à constater qu’elle ne finira pas, qu’au crépuscule du soir fait suite un crépuscule du matin si agréable sans jamais être palliatif, chaque autre déjà présent, à commencer par les plus proches c’est-à-dire le père et surtout la mère, doivent avoir, impérativement, leur vie et histoire propres, qu’ils sont en train de vivre, quelque chose de sacré et d’insacrifiable ! Rien à voir, donc, avec des parents sacrificiels, et surtout, une mère sacrificielle dont le sacrifice serait pour la bonne cause, pour l’enfant ainsi aliéné à vie par la dette, la culpabilité, et le cannibalisme maternel qui engloutit férocement en elle un être qu’elle suppose incapable de vivre sans être circonvenu et enveloppé par un utérus virtuel. La mère, le père, doivent être des autres ayant leur vie à eux, bien séparées de celle de leur enfant, et cela doit être une chose sacrée, irrenonçable, pour chacun d’eux. Et papa et maman sont donc aussi des personnages autres, qui ne font en aucun cas un. Il y a une femme, qui diffère de maman, laquelle diffère de l’utérus toujours en phase avec le fœtus. Il y a un homme, qui diffère aussi de papa, et qui a sa vie à lui, qui se déploie dans l’infini de la vie à la lumière. Si une femme, un homme ne se font pas reconnaître ainsi, dans une altérité époustouflante et vivante à leur enfant, maintenant une saine béance entre la violence des pulsions exigeant satisfaction au doigt et à l’œil et leur satisfaction dans des limites et des règles bien précises, alors comment l’enfant lui-même pourrait-il s’engager dans sa propre vie comme dans une aventure singulière à inventer en se battant pour sa réussite ? Si les parents, comme souvent aujourd’hui, croient devoir tout anticiper pour leur enfant, et eux sacrificiellement à son service et leurs pensées en permanence colonisées par leur enfant, comment une vie digne de ce nom serait-elle possible ?
Dans chaque détail de l’éducation d’un enfant, dès le premier jour de vie aérienne et à la lumière, Aldo Naouri est implacable, chaque attitude infantilisante, ambiguë, remettant sur le tapis des névroses anciennes ayant compromis l’avenir de la descendance elle-même, organisant des règlement de compte inter-générationnels sur le dos de l’enfant juste né sous couvert des meilleures intentions, est traquée jusque dans ses retranchements. Et somme, dès son premier jour, l’enfant doit être considéré comme un autre, non pas comme un objet narcissique voire érotique retenu dans le giron éternellement, dans sa prématurité-même certes il doit être l’objet de soins, mais ceux-ci ne doivent en aucun cas incarner une main-mise sur le corps à la manière d’un super-utérus encore capable de le remballer en lui. Le corps lui-même est, d’une certaine manière, hors de portée de mains, si ces mains se prétendent être de nature placentaires… L’allaitement au sein ? Jamais au-delà de la première année ! Interdire ? Bien sûr, l’enfant a besoin de limites ! Mais pas d’explications ! C’est comme cela ! C’est interdit ! La chambre des parents ? Interdit ! Le bain en commun de parents avec leur enfants ? Interdit ! La nudité ? Interdit ! Je crois qu’il s’agit de bien intégrer qu’il n’y a pas de main-mise (toujours d’essence incestueuse) sur le corps ! Le corps, par rapport au temps intra-utérin, est dans un état séparé ! Jamais plus le cordon ombilical, par des mains, ne pourra l’attacher à nouveau, et jamais plus, par des sollicitudes férocement possessives, narcissiques et avides de puissance, l’enfant ne sera remballé dans un utérus virtuel avec ce sous-entendu que sinon il est un incapable… L’enfant doit être respecté ! Et cadré !
Il y a juste quelque chose que je trouve bizarre comme formulation : selon Aldo Naouri, et à propos de la reprise de l’activité sexuelle du couple, le père étant le séparateur par excellence, l’enfant doit avoir l’impression que ses parents ne cessent pas de le faire. Et il dit aussi que, devenant mère, une femme subit une mutation irréversible, elle devient mère, et elle doit faire le deuil de ce qu’elle était jusque-là. Je dirais au contraire que, étant dehors, dans cet espace où il respire de l’air, où il y a la lumière, des objets, d’autres personnes que sa mère, et surtout ce temps qui diffère et limite la satisfaction de ses besoins, où il va se mettre à désirer ce qui manque, l’enfant doit avoir la certitude qu’il est fini du point de vue de sa vie fœtale. A l’extérieur, où il doit réussi sa vie avec les autres qui sont des promesses et des surprises pour vivre, faire, écrire sa propre vie non déjà toute tracée, c’est autre chose, et ce ne sont pas ses parents qui le font ! Après la naissance, bien sûr sa mère est aux premières loges pour prendre soin de sa prématurité, avec l’immense avantage que lui a donné la gestation, mais n’accomplit-elle pas sa mission au nom de la communauté humaine dont elle est un membre, participant de la joie infinie de cette communauté entière à ce renouvellement (et réparation de l’angoisse de disparition) qu’incarne le nouvel être ? La mutation qui s’opérerait dans une femme, la transformant en mère ? Je pense que, surtout, elle a à rester, envers et contre tout, une autre à part entière ! Ce qu’elle fait pour le nouveau-né, avec la proximité époustouflante, charnelle, qu’elle a avec celui-ci, elle ne le fait pas d’une manière narcissique et personnelle, si c’est sacré pour elle de vivre sa propre vie, et enseigner en même temps à son enfant que lui-aussi doit tenir à vivre la sienne. Le deuil qu’elle a à faire, cette mère ? N’y a-t-il pas quelque chose de précis qui disparaît, justement, et à jamais, à l’accouchement ? Oui : le placenta ! C’est de lui que la mère doit faire le deuil ! Elle n’aura plus jamais un placenta à disposition pour la faire toute-puissante pour son enfant ! Elle ne pourra plus jamais le remballer dedans ! Ni le père devenant mère-bis ! Le père non plus n’est pas muni d’un placenta assurant à tout le monde un rien ne manque ! Le mot mutation me fait trop penser à la malignité… Continuer à faire l’enfant, dans le lit parental où cet enfant n’est pas, bien sûr, admis ? Je préférerais dire qu’un homme et une femme, dans l’aventure de leur vie ensemble, ne cesse de batailler sur le terrain de la différence sexuelle afin que fille et garçon se rendent mutuellement justice du point de vue de leurs désirs hétérozygotes, dans le sens d’une possibilité enfin pour chacun d’eux de laisser aller à la paix éternelle leurs pères et mères respectifs. Mais ce n’est pas le sujet de ce livre, et Aldo Naouri m’en voudrait peut-être de laisser libre cours à ma batailleuse écriture…
A lire absolument ce livre, il y a urgence !
Alice Granger Guitard